Un Partenariat d’Opposés : La Mise en Scène de Melville au Service du Monde de Cocteau
Jean Pierre Melville est surtout connu pour ses films de gangsters mettant souvent en vedette Alain Delon mais il a également réalisé un film profondément émouvant et poétique sur la cruauté meurtrière et l’amour entre frères et sœurs. Les Enfants Terribles est sorti en 1950 et représente un moment précis où l’establishment littéraire français a rencontré l’ambition technique naissante d’un jeune réalisateur.
Le film est le résultat d’une collaboration entre deux individus fondamentalement différents : Melville qui était l’incarnation de la “coolitude” cinématographique et Jean Cocteau qui se définissait par une sensibilité poétique et flamboyante.
Origines de la Collaboration
Jean Cocteau a sollicité Melville après avoir vu son premier long métrage Le Silence de la mer. Cocteau a été impressionné par la manière dont Melville avait produit de manière indépendante un film avec un budget très limité et un haut niveau de discipline visuelle. Bien que Cocteau soit déjà lui-même un réalisateur établi il pensait être trop proche de son roman de 1929 pour l’adapter efficacement. Il souhaitait un réalisateur capable d’apporter un sentiment de réalisme au monde onirique de la fratrie.
Cocteau a famously promis à Melville que le produit final serait le film de Melville bien qu’il soit basé sur l’histoire la plus personnelle de Cocteau. Ils ont signé un contrat donnant à Melville un contrôle total sur la mise en scène tandis que Cocteau conservait l’autorité sur les dialogues et l’esprit général du texte.
Lieux de Tournage et Scénographie
Melville a rejeté l’utilisation des studios de cinéma traditionnels pour les décors principaux du film. Il a filmé les scènes centrales de la chambre au sein du Théâtre de l’Athénée et du Théâtre Pigalle. Il a choisi ces lieux car il souhaitait un espace physique qui semble à la fois clos et artificiel afin de refléter l’isolement des personnages. Les configurations de la scène permettaient des plans séquences qui pouvaient se déplacer de manière fluide entre les différentes zones de la pièce ce qui aurait été impossible dans un appartement standard. Pour les scènes extérieures impliquant la bataille de boules de neige Melville a filmé au Lycée Condorcet. C’était l’école réelle que Cocteau fréquentait lorsqu’il était enfant et le lieu spécifique mentionné dans le livre. Ce choix a ancré le récit surréaliste dans une réalité géographique factuelle.
Conflit Entre Frère et Sœur
Le film dépeint le monde intense et isolé d’Élisabeth et de Paul qui se retirent dans une chambre partagée après la mort de leur mère. L’expérience de visionnage est incroyablement stressante non pas simplement à cause de la claustrophobie physique de la pièce unique mais à cause des disputes constantes et cruelles qui définissent leurs interactions. Leur relation est régie par une série de jeux psychologiques qu’ils appellent Le Jeu qui sert à brouiller les frontières entre la réalité et l’imagination. Ce qui se produit réellement est la perversion de l’affection fraternelle en une forme de jalousie romantique qui empêche l’un et l’autre de mûrir. En refusant de quitter leur chambre commune ils maintiennent un état de développement arrêté où leur dépendance mutuelle devient une forme de cruauté meurtrière. Cette volatilité émotionnelle crée un sentiment d’effroi alors qu’ils se manipulent l’un l’autre ainsi que leur entourage pour s’assurer qu’aucune romance extérieure ne puisse briser leur lien.
Conflit Entre le Réalisateur et l’Auteur
La relation entre Melville et Cocteau a été tendue pendant toute la durée du tournage. Cocteau était présent sur le plateau presque tous les jours ce que Melville considérait comme une intrusion dans son autorité. L’incident le plus célèbre s’est produit lorsque Cocteau a accidentellement crié « coupez » pendant une scène ce qui a conduit Melville à l’expulser brièvement du plateau. Ils étaient également en désaccord sur le style de jeu des acteurs principaux Nicole Stéphane et Édouard Dermit. Melville voulait des performances froides et précises alors que Cocteau incitait les acteurs à être plus émotifs. Ils ont fini par former un compromis où Melville contrôlait la chorégraphie technique de la caméra et Cocteau travaillait sur les motivations internes des interprètes.
Innovations Techniques
Melville a utilisé la profondeur de champ et des mouvements de caméra mobiles qui étaient très inhabituels pour le cinéma français de l’époque. Il a collaboré avec le directeur de la photographie Henri Decaë pour créer un style visuel défini par un contraste intense et des lignes nettes afin d’accentuer la claustrophobie de la fratrie. Melville a également fait le choix peu conventionnel d’utiliser Bach et Vivaldi pour la bande sonore au lieu d’une partition de jazz contemporaine ou d’un compositeur de film traditionnel. Il a utilisé les structures répétitives de la musique baroque pour dicter le rythme du montage. Cette approche du son et de l’image représentait un écart significatif par rapport aux traditions liées aux studios qui avaient dominé l’industrie pendant des décennies.
L’Héritage du Film
Les Enfants Terribles témoigne de la friction créative entre le modernisme stoïque de Melville et l’imagination baroque de Cocteau. Cette tension a créé un langage visuel qui transcende l’époque de sa production et les habitudes individuelles de ses créateurs.
L’œuvre est uniquement atypique pour les deux artistes. Cocteau assurera plus tard son héritage avec la trilogie surréaliste d’Orphée tandis que Melville deviendra le maître du noir moderne avec des films comme Le Samouraï. En se réunissant ils ont produit un résultat qui est l’opposé de leurs efforts solitaires habituels ce qui reste une raison convaincante de visionner le film.
Le film culte a obsédé d’autres artistes dont Philip Glass qui a magistralement réimaginé cette tension dans son opéra-ballet en créant une partition pour trois pianos duellistes qui reflète la nature récursive et obsessive de la relation entre le frère et la sœur.
