THÉÂTRE : Le Métathéâtre et les Miroirs Infinis de la Réalité Actuelle
Six personnages en quête d’auteur à la Comédie-Française (Théâtre du Vieux-Colombier)
C’est une chose étrange et délirante de regarder du Pirandello le jour même de la publication des dossiers Epstein. Le monde extérieur se noie dans l’encre des censures et la sombre réalité des jeunes filles corrompues. Ici, au Vieux-Colombier, la Comédie-Française a décidé de tendre un miroir propre, brillant et effroyablement vivant.
Pour la représentation à laquelle j’ai assisté, la frontière entre le spectacle et la réalité a volé en éclats avant même le lever du rideau. Un drame bizarre s’est déroulé, qui semblait être un prologue que Pirandello aurait pu planifier lui-même. Les gradins du côté opposé du Vieux-Colombier se sont soudainement effondrés. Miraculeusement, personne n’a été blessé, mais l’impact psychologique a été immédiat. Le personnel a condamné les deux derniers rangs, expulsant leurs occupants. Bien que je compatisse avec ceux qui ont été renvoyés, cette défaillance structurelle semblait étrangement appropriée. Elle a littéralement déconstruit le bâtiment du théâtre avant que la pièce ne puisse déconstruire le concept même de théâtre, brisant la sécurité du lieu et établissant une atmosphère chaotique parfaitement adaptée à la tempête méta-théâtrale qui allait suivre.
La Haute Énergie d’Adeline d’Hermy
Ce n’est pas le Pirandello de votre grand-mère ni les exercices universitaires poussiéreux souvent vus dans les villes étudiantes. Cette production est d’une énergie incroyable. Elle vibre d’une électricité nerveuse qui ressemble plus à une prise d’otages qu’à une répétition. La tension est immédiate et inconfortable. Je me trouvais assis juste à côté de l’endroit où Adeline d’Hermy s’est plantée au début. C’est une intimité inquiétante d’être si proche d’un personnage vibrant d’une telle rage. Sa Belle-Fille transcende la simple tragédie pour devenir physique, puissante, bruyante et délicieusement odieuse. Il n’y a pas de saule pleureur ici, ni de victime cherchant la pitié. D’Hermy la joue comme la jeune fille corrompue devenue prostituée endurcie qui porte son traumatisme comme une arme.
Elle est une force de la nature qui refuse d’être polie au sujet de sa propre destruction. Elle envahit l’espace des « acteurs » et se moque de leurs tentatives d’aseptiser son histoire.
La Perfection de Serge Bagdassarian
L’ancre et le chef d’orchestre de cette folie est Serge Bagdassarian. Son interprétation du Directeur (Le Chef de troupe) est la perfection absolue. Vêtu d’une veste fantaisie qui le fait ressembler à un Herbert von Karajan névrosé, il commande la scène avec un langage corporel qui relève de la pure comédie physique. Il traite l’espace de répétition comme son podium personnel où il est le génie incontesté d’une symphonie chaotique. Il est incroyablement drôle alors qu’il s’agite pour l’« art » tout en essayant frénétiquement de s’hydrater avec une bouteille d’eau qui semble être son seul soutien émotionnel.
Le génie réside dans les petits choix. À un moment donné, Bagdassarian décide brièvement de jouer Madame Pace, la maquerelle dans la boutique de laquelle la Belle-Fille a été corrompue. C’est un trait de génie de mise en scène. Il est hystériquement drôle dans ce rôle. Il superpose la grotesquerie de l’exploiteur à l’autorité du Directeur pour brouiller les lignes entre celui qui vend des corps et celui qui vend des histoires. Cela met en lumière la vérité inconfortable que le directeur, tout comme la maquerelle, fait commerce d’expériences humaines pour le profit.
La Pièce Elle-même
Cela nous ramène au cœur de la pièce, qui est la relation complexe et parasitaire entre personnages, acteurs et auteurs. Sur le plan académique, Six Personnages est reconnu comme le séisme qui a mis fin au dîner mondain poli du naturalisme du XIXe siècle. C’est l’ur-texte du métathéâtre, un précurseur qui pose les bases inconfortables du Théâtre de l’Absurde qui suivra avec Beckett et Ionesco. La pièce pose un argument ontologique terrifiant : le « Personnage » est fixe, éternel, et donc plus « vrai » que l’« Acteur », dont l’identité est fluide, changeante et finalement vouée au déclin.
Là où les futuristes et les dadaïstes jouaient avec ces concepts comme des expérimentations d’avant-garde, Pirandello les a élevés au rang de crise philosophique. Il demande à qui appartient vraiment la souffrance : au « Personnage » condamné à la vivre éternellement, ou à l’« Acteur » qui la mime pour les applaudissements ? La pièce interroge la nature même de la réalité au théâtre. Les personnages ne sont pas simplement des rôles écrits sur une page mais des entités plus réelles et plus cohérentes que la nature changeante des êtres humains. Ils exigent la vie même lorsque leur auteur les a abandonnés.
Il est bon de rappeler que lors de la première de cette pièce à Rome en 1921, elle a provoqué une émeute. Le public criait « Manicomio ! » (Asile de fous !) et Pirandello, avec sa fille Lietta, a dû fuir le théâtre par une sortie latérale pour éviter d’être physiquement attaqué. C’était trop brut, trop méta, et trop insultant pour la conception bourgeoise d’une « soirée au théâtre ». Cela brisait le quatrième mur et laissait le public exposé aux mécanismes de l’illusion d’une manière qui ressemblait à une trahison.
Une Renaissance Nécessaire
Comparez cette production française électrique à l’interprétation ridiculement britannique et ennuyeuse que vous pourriez trouver sur Internet comme celle-ci. Cette version est un anesthésiant poli, poussiéreux et totalement dépourvu de sang. Elle traite le texte comme une pièce de musée à manipuler avec des gants blancs.
La Comédie-Française a réussi l’impossible. Ils ont sauvé cette œuvre du massacre par la « gentillesse » ou le « réalisme » trop stylisé. Ils ont rendu au texte son danger.
Et je suis sûr que les problèmes techniques du Vieux-Colombier seront dûment réglés.
Note : ★★★★★ (Ne serait-ce que pour la Madame Pace de Bagdassarian)
