Réimaginer le Monde : Blocs Organisationnels par Prisme Philosophique
La récente publication de la National Security Strategy (NSS) a ravivé les débats au sein des cercles géopolitiques concernant les dynamiques de pouvoir actuelles et futures du monde. La structure même de la NSS s’appuie souvent sur des blocs géographiques traditionnels (Hémisphère Occidental, Europe, Asie, Moyen-Orient, Afrique), mais toute décision stratégique repose sur une évaluation sous-jacente de l’organisation économique et politique du monde. Cela exige d’aller au-delà des simples divisions géographiques.
Bien que lucide et convaincante dans de nombreux domaines, la limitation du regroupement géographique de la NSS est qu’elle force souvent des alliés idéologiques (comme le Japon et les États-Unis) dans des catégories stratégiques différentes, tout en regroupant des antagonistes idéologiques (comme l’Iran et Israël) dans la même case du Moyen-Orient. Plutôt que de s’appuyer sur une catégorisation géographique, une cartographie philosophique offre un cadre plus prédictif pour la planification stratégique. Cela nécessite de définir les régions en fonction de leurs convictions fondamentales concernant la gouvernance, l’organisation économique et l’individu.
Comme le souligne à juste titre l’éminent historien et universitaire Stephen Kotkin, des concepts tels que « l’Occident » ne sont pas géographiques mais plutôt politiques et philosophiques. L’adhésion à des principes fondamentaux, tels que l’État de droit, est ce qui fait que des nations géographiquement éloignées comme le Japon et l’Australie font politiquement partie de l’Occident. Inversement, la Russie, malgré ses profondes racines géographiques en Eurasie, est souvent comprise comme politiquement et philosophiquement alignée sur l’« Orient » en raison de son style de gouvernance, de son histoire de régime autocratique et de son projet idéologique distinct qui entre souvent en conflit avec le libéralisme occidental.
Dans cet esprit, nous allons tenter d’organiser le monde non pas selon des frontières géographiques traditionnelles, mais selon des frontières philosophiques, où des idées fondamentales, des modèles de gouvernance et des trajectoires historiques partagés définissent la sphère d’influence. Voici de nouveaux blocs organisationnels basés sur des modèles philosophiques et économiques prédominants, formant ce que je pense être les véritables sphères stratégiques du XXIe siècle :
Sphère Libérale-Universaliste (alias L’Occident)
La Philosophie Fondamentale de cette sphère est ancrée dans les Lumières et l’État de Droit — la conviction que les droits politiques, économiques et individuels sont universels, inaliénables et garantis par des institutions impersonnelles (Constitutionnalisme, Pouvoir Judiciaire Indépendant). Le Modèle Économique est le capitalisme démocratique, mettant l’accent sur la propriété privée, les marchés ouverts et le commerce mondialisé géré par des gouvernements forts et responsables. La tension interne est la gestion des intérêts du marché mondial d’Hamilton face au protectionnisme du populisme intérieur de Jackson. Les géographies clés comprennent les États-Unis/Canada, l’Europe de l’Ouest/du Nord (Noyau de l’UE), l’Australie/Nouvelle-Zélande, le Japon et la Corée du Sud. Leur objectif stratégique est le maintien et l’expansion de l’« ordre international fondé sur des règles » et la gestion des biens communs mondiaux.
Philosophie Prédominante : John Locke, John Stuart Mill, Emmanuel Kant et John Rawls (le principe du maxmin semble guider la plupart des politiques de l’UE).
Sphère Développementale-Autoritaire
Cette sphère est définie par la priorité absolue accordée à la puissance nationale et au progrès matériel guidés par une entité étatique unique et centralisée. Sa Philosophie Fondamentale est le Développementalisme Pragmatique (La philosophie du « Que faire ? »), où l’idéologie est subordonnée à l’objectif pratique du rajeunissement national et de la suprématie technologique. Ce modèle rejette la notion occidentale selon laquelle la liberté politique est un prérequis à la prospérité, privilégiant au contraire le contrôle étatique sur le pluralisme politique. Le Modèle Économique est le capitalisme d’État Dirigé/Autoritaire, où les mécanismes du marché sont subordonnés aux objectifs politiques à long terme de l’élite dirigeante, avec un accent sur les infrastructures et la souveraineté économique. L’Objectif Stratégique est l’atteinte du statut de grande puissance, la protection du système de parti unique et l’établissement d’une alternative viable au modèle Libéral-Universaliste.
Philosophie Prédominante : Marx, Lénine, Mao et Nikolay Tchernychevski (pour l’accent mis sur l’action révolutionnaire et pragmatique plutôt que sur la théorie abstraite).
Sphère Civilisationnelle-Conservatrice
Cette sphère se caractérise par le rejet philosophique de l’universalité libérale occidentale en faveur d’une vision de l’État, de la société et de l’identité qui est unique, historiquement enracinée, et souvent orthodoxe ou traditionaliste. La Philosophie Fondamentale est le réalisme civilisationnel, donnant la priorité à la souveraineté, à l’exceptionnalisme national et aux valeurs religieuses/culturelles traditionnelles sur le multilatéralisme et les droits individuels abstraits. La position politique considère l’État comme une entité singulière, historiquement continue, et pas seulement un contrat. Le Modèle Économique est le capitalisme d’État basé sur les ressources, fortement centralisé autour du contrôle étatique des ressources naturelles clés (hydrocarbures, minéraux) pour financer des ambitions géopolitiques et maintenir la stabilité intérieure. L’Objectif Stratégique est de saper l’hégémonie occidentale perçue et d’établir un ordre mondial multipolaire défini par des sphères d’influence et la compétition entre grandes puissances.
Philosophie Prédominante : Edmund Burke (conservatisme fondateur), Oswald Spengler (déclin civilisationnel).
Sphère d’Autonomie Souveraine
Cette sphère massive et diversifiée comprend les puissances moyennes et émergentes qui refusent de s’aligner de manière permanente sur l’un des principaux pôles philosophiques, privilégiant leur propre autonomie et leurs intérêts matériels immédiats. La Philosophie Fondamentale est le non-alignement stratégique/transactionnalisme. Le principe directeur est la flexibilité, poursuivant pragmatiquement le gain national en tirant parti de la concurrence entre les principales sphères. La position politique va de la démocratie imparfaite à l’autoritarisme souple, mais la caractéristique essentielle est le refus de s’engager pleinement dans un seul bloc idéologique. Le Modèle Économique est le développementalisme mixte/mercantilisme. Ces nations acceptent l’aide, le commerce et les investissements de toutes les sphères, mais s’engagent dans un nationalisme économique pour protéger les industries nationales. Leur Objectif Stratégique est de maximiser les avantages économiques et l’influence politique en maintenant une distance et une indépendance maximales par rapport aux sphères Libérale, Développementale et Civilisationnelle.
Philosophes Prédominants : Principalement pragmatiques, mais historiquement ancrés dans l’Autarcie de la Grèce Antique (autosuffisance d’Aristote et des Stoïciens) et la notion moderne et flexible de souveraineté nationale (dérivée de penseurs comme Bodin et Hobbes, mais appliquée de manière transactionnelle).
Sphère de Fragmentation/Survie
Cette sphère est définie par l’absence d’une philosophie politique cohésive et unificatrice et par la lutte qui en résulte pour la simple survie de l’État et la légitimité institutionnelle. La Philosophie Fondamentale est le chaos existentiel/post-colonial. La lutte philosophique principale porte sur la définition de l’État lui-même (ethnique, religieuse ou territoriale). La position politique est définie par des modèles institutionnels faibles, brisés ou activement contestés, conduisant à l’instabilité politique et au manque de légitimité étatique. Le Modèle Économique est la dépendance/compétition pour les ressources. Les économies dépendent fortement des exportations de matières premières, de l’aide étrangère ou des envois de fonds, avec une concurrence interne sévère pour le contrôle des ressources rares ou des réseaux de patronage. Leur Objectif Stratégique est d’atteindre une stabilité politique et institutionnelle fondamentale au niveau national ; d’articuler un contrat social et une base de gouvernance légitimes localement.
Philosophie Prédominante : La sphère est définie par l’échec de la philosophie mainstream, mais sa condition est analysée à travers des critiques post-structuralistes de l’échec du pouvoir et des institutions (par exemple, l’analyse de Giorgio Agamben de la « Vie Nue » et de l’état d’exception).
Conclusion
En déplaçant nos blocs organisationnels de catégories géographiques vers ces cinq sphères philosophiques, nous obtenons une compréhension plus claire de la concurrence mondiale. Les conflits ne sont pas de simples querelles régionales, mais des affrontements idéologiques : la Sphère Libérale-Universaliste se bat contre la Sphère Développementale-Autoritaire pour le futur modèle de gouvernance mondiale, tandis que la Sphère Civilisationnelle-Conservatrice cherche à fracturer l’ordre libéral, et la Sphère d’Autonomie Souveraine joue avec toutes pour un gain maximum.
Cette cartographie philosophique fournit un cadre prédictif pour la planification stratégique.
