Pourquoi les grandes découvertes scientifiques ont disparu
Et ce qu’il faudra pour les faire renaître
I. Le grand ralentissement
Le vingtième siècle fut incandescent. La relativité d’Einstein, la réaction en chaîne de Fermi, le Projet Manhattan, Apollo, le transistor, la puce électronique — tout cela s’est produit en l’espace d’un seul siècle comprimé. Le progrès de l’humanité était visible, national, existentiel. Le vingt et unième siècle, lui, semble tiède. Nous perfectionnons sans révolutionner. Nous sommes entourés de calculs, mais privés de conviction. Ce n’est pas que l’homme soit devenu moins intelligent ou moins curieux, mais qu’il a perdu la pression qui faisait autrefois de la découverte une question de survie.
À l’époque de la guerre totale, invention et défense nationale étaient indissociables. La physique donna la bombe, la chimie les fusées, l’informatique naquit du décryptage et du guidage des missiles. Quand la paix revint, la science perdit son urgence et fut absorbée par des bureaucraties qui récompensent la prudence plus que le risque. La relecture par les pairs remplaça le mécénat ; le consensus prit la place de la conviction. La curiosité survécut, mais la mission s’éteignit. Comme l’a observé l’historien Thomas P. Hughes, « les grands systèmes prospèrent en temps de crise et se figent dans le consensus ».
Peter Thiel a résumé ce déclin avec une cruauté lucide : « Nous voulions des voitures volantes, et nous avons eu 140 caractères. » Ce n’est pas une nostalgie, mais une accusation. Depuis les années 1970, l’Occident vit dans une stagnation technologique déguisée en abondance numérique. Nous avons maîtrisé les bits, mais négligé les atomes. Nous avons optimisé les interfaces tout en laissant dépérir l’industrie. Thiel distingue entre l’« optimisme défini » — une société qui sait ce qu’elle veut construire — et l’« optimisme indéfini », qui suppose que le progrès continuera de lui-même. Nous sommes devenus indéfiniment optimistes et profondément procéduraux, un empire d’information sans intention. Quand les enjeux extérieurs disparaissent, le rythme de la découverte s’évanouit avec eux.
II. La compression à venir
Les grandes avancées de l’histoire ne sont jamais nées du confort ; elles furent forgées sous la menace. Le Projet Manhattan condensa des siècles de physique en trois ans, parce que la défaite n’était pas une option. La course à l’espace mobilisa des économies entières pour la survie et le prestige. Internet commença comme ARPANET, un réseau de guerre froide conçu pour résister à une attaque nucléaire. La compétition, et non le consensus, nous rendit créatifs ; l’urgence existentielle, et non l’abondance, nous rendit rapides. Quand la menace s’efface, le progrès se relâche. Quand elle revient, la science avance à la vitesse de la peur.
Si les années 1940 furent animées par la guerre totale et les années 1960 par la rivalité, les années 2030 seront gouvernées par la rareté et l’effondrement. De nouvelles pressions s’annoncent, et avec elles la possibilité d’une nouvelle compression historique.
Voici les principaux facteurs exogènes susceptibles de relancer une dynamique de percée au XXIᵉ siècle.
Effondrement démographique - Baisse des taux de natalité bien en dessous du seuil de remplacement en Europe et en Asie de l’Est. Vieillissement accéléré et contraction des forces de travail. Nécessité d’investir massivement dans la robotique, l’automatisation, l’intelligence artificielle appliquée à la santé et à la productivité, ainsi que dans la biotechnologie de longévité.
Objectif : compenser la chute de main-d’œuvre par la technologie.
Choc énergétique et minéral - Épuisement des ressources faciles et baisse du rendement énergétique. Tensions sur les métaux critiques et les chaînes d’approvisionnement. Accélération probable de la fusion contrôlée, des réacteurs compacts et des matériaux à haute performance énergétique.
Objectif : sécuriser l’autonomie énergétique nationale.
Stress climatique et écologique - Déstabilisation des écosystèmes, pénuries d’eau et crises agricoles. Passage de la morale à l’ingénierie : dessalement, capture et utilisation du carbone, agriculture de synthèse et manipulation climatique.
Objectif : survivre à la crise par la maîtrise technologique plutôt que par l’abstinence.Rivalité géopolitique - Retour du monde multipolaire avec compétition entre les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Inde. Accélération de l’innovation militaire et industrielle : intelligence artificielle de défense, technologies hypersoniques, cybersécurité et résilience des réseaux.
Objectif : faire de l’innovation un instrument de dissuasion et de prestige.Pandémies et menaces biologiques - Risque croissant de contagions rapides, de zoonoses et de biotechnologies mal maîtrisées. Déclenchement d’un nouveau “Projet Manhattan” biomédical : plateformes vaccinales universelles, thérapies géniques, immuno-augmentation et production décentralisée de médicaments.
Objectif : renforcer la résilience biologique des populations.Effondrement financier et institutionnel - Endettement chronique et perte de confiance dans les institutions centrales. Émergence de modèles économiques automatisés, de monnaies souveraines numériques et d’infrastructures de production locales et autonomes.
Objectif : préserver la continuité fonctionnelle en période de rupture.Migrations massives et fractures sociales - Pressions démographiques inversées entre un Nord vieillissant et un Sud jeune. Urbanisation sous tension et gouvernance locale fragilisée. Besoin de construire à bas coût et à grande vitesse, d’automatiser les services urbains et de sécuriser les approvisionnements alimentaires.
Objectif : maintenir la stabilité politique par l’ingénierie et la logistique.Choc technologique rival - Décalage soudain créé par une percée étrangère dans la fusion, l’intelligence artificielle ou l’armement. Déclenchement d’une mobilisation d’urgence pour rattraper le retard.
Objectif : éviter la dépendance stratégique et stimuler la course à l’innovation.
Il faut oublier l’idée que l’humanité progressera par l’harmonie globale. Les grandes découvertes naissent de l’adaptation compétitive, non de la coordination consensuelle. Les États-nations, non les transnationales, demeurent les seules entités dotées de la légitimité et de la force coercitive nécessaires pour mobiliser les ressources à grande échelle. Ceux qui fourniront des solutions techniques aux crises domineront ; ceux qui s’enliseront dans la procédure déclineront. Comme l’écrit Thiel : « Parce que la mondialisation et la technologie sont deux modes de progrès différents, il est possible d’avoir les deux, l’un, ou aucun des deux. » Le siècle qui vient récompensera ceux qui choisiront la technologie — ceux qui construisent plutôt que ceux qui convergent.
III. Le retour de la nécessité
La pression engendre le mouvement, mais non la vertu. La Seconde Guerre mondiale a produit l’énergie nucléaire et Hiroshima. La guerre froide a produit L’alunissage et la destruction mutuelle assurée. La même compression qui fait naître la découverte déforme aussi l’éthique. La question, aujourd’hui, est de savoir si les nations modernes peuvent encore rivaliser sans s’anéantir ; si elles peuvent canaliser la nécessité vers la construction plutôt que vers la ruine.
Les grandes découvertes ne reviendront pas grâce à l’intelligence artificielle ni à l’ambition académique. Elles reviendront parce que la réalité se réimpose. La guerre, la rareté et la contraction démographique réécrivent déjà les incitations plus vite que le confort ne peut s’y adapter. Les sociétés qui sauront exploiter ces pressions prendront la tête ; celles qui les nieront disparaîtront. La prochaine ère de la découverte ne naîtra ni de la paix ni des politiques publiques, mais de la rivalité, de la compression et de la survie — les moteurs intemporels de l’invention humaine.
Références
Peter Thiel, Zero to One (Crown Currency, 2014)
Interview à TechCrunch Disrupt (2011) : « We wanted flying cars, instead we got 140 characters »
Thomas P. Hughes, American Genesis : A Century of Invention and Technological Enthusiasm (Viking, 1989)
Nature (2025) : « Why fertility rates are declining — and what to do about it »
