L’Opéra de quat’sous : Comment Brecht et Weill ont transformé le théâtre musical à jamais
L’Opéra de quat’sous (Die Dreigroschenoper) est une pièce musicale écrite par Bertolt Brecht sur une musique de Kurt Weill, dont la première a eu lieu à Berlin en 1928. Cette année marquait l’apogée de la République de Weimar, mais se situait également à la veille d’un krach économique mondial. L’histoire est une adaptation de L’Opéra des gueux (The Beggar’s Opera) de John Gay. À l’origine, Gay utilisait cette histoire pour se moquer de l’hypocrisie de la classe dirigeante britannique du XVIIIe siècle. Brecht a actualisé ce cadre pour critiquer la société corrompue de son époque. L’intrigue se concentre sur le criminel Macheath et son rival Peachum, qui contrôle les mendiants de Londres.
L’œuvre représentait le sommet du modernisme de Weimar. Elle agissait comme un parallèle théâtral à l’art visuel de George Grosz et Otto Dix, qui utilisaient l’expressionnisme pour exposer la décadence morale de l’époque. Elle contrastait fortement avec l’art sentimental et nationaliste que les nazis allaient bientôt imposer au pays.
Pourquoi L’Opéra de quat’sous était unique pour l’époque
Le théâtre des années 1920 était largement axé sur l’illusion et l’immersion émotionnelle. Cela incluait le réalisme strict d’auteurs comme Gerhart Hauptmann et les spectacles grandioses et hypnotiques de metteurs en scène comme Max Reinhardt. Brecht voulait détruire cette tradition. Il a développé une théorie connue sous le nom de “théâtre épique”. L’objectif était de maintenir le public émotionnellement détaché afin qu’il puisse réfléchir de manière critique aux thèmes sociaux. Les acteurs sortaient de leur personnage pour s’adresser directement au public. L’éclairage de la scène était visible plutôt que caché, rappelant aux spectateurs qu’ils assistaient à une performance.
L’œuvre a également redéfini ce que pouvait être un opéra. Elle a remplacé les grands orchestres de Wagner ou de Verdi par un petit groupe de musiciens de cabaret. Les personnages n’étaient pas de nobles héros, mais des criminels, des prostituées et des fonctionnaires corrompus. Ce caractère brut était une attaque délibérée contre l’idée bourgeoise du théâtre comme lieu de divertissement confortable.
Voici quelques exemples d’adaptations scéniques et cinématographiques parmi d’innombrables autres :
Influence sur la culture populaire
La ballade d’ouverture du spectacle est “La Complainte de Mackie” (Die Moritat von Mackie Messer), connue en anglais sous le titre “Mack the Knife”. Cette chanson est devenue l’un des titres les plus repris de l’histoire de la musique. Louis Armstrong en a enregistré une célèbre version jazz dans les années 1950, qui a adouci les aspérités de l’original. Bobby Darin en a fait plus tard un succès swing-pop qui a atteint le sommet des classements. Ces versions ont souvent occulté les paroles sombres traitant de meurtre et d’incendie criminel.
L’influence de l’œuvre s’étend au-delà d’une simple chanson. Le ton sombre et cynique du spectacle a ouvert la voie à des comédies musicales ultérieures comme Cabaret et Chicago. Il a démontré que le théâtre musical pouvait aborder des sujets politiques sérieux et mettre en scène des antihéros. L’esthétique du spectacle a également influencé des musiciens rock comme The Doors et David Bowie, qui admiraient ce mélange de grand art et de culture de rue.
Style musical
Kurt Weill a composé une partition qui mélangeait divers genres pour créer un son distinct et discordant. Il a évité les cordes luxuriantes de la fin de l’ère romantique. Au lieu de cela, il a utilisé un petit ensemble comprenant des saxophones, des banjos et des percussions. La musique s’inspirait fortement du jazz américain et de la musique de cabaret allemande des années 1920.
Weill a également utilisé une technique de parodie. Il a écrit des chansons qui ressemblaient à des chorals luthériens ou à des airs d’opéra, mais les a associées à des paroles sur le crime et la trahison. Le style vocal était souvent brut et non travaillé. Lotte Lenya, qui jouait Jenny, utilisait un style de chant plus proche de la parole que du chant lyrique traditionnel. Cela rendait la musique urgente et accessible au commun des mortels plutôt qu’à la seule élite.
Conclusion
L’Opéra de quat’sous a prouvé qu’une comédie musicale pouvait être à la fois politique, agressive et populaire. La collaboration entre Brecht et Weill a capturé l’angoisse d’une époque qui vacillait au bord du désastre.
La pertinence moderne de la pièce réside dans sa célèbre réplique : “Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une banque ?” Elle demeure le symbole d’une époque rebelle, urbaine et sophistiquée, et a ouvert la voie à une grande partie du théâtre populaire qui a suivi. Bien que les praticiens modernes du théâtre populaire puissent considérer Brecht comme trop didactique (à juste titre !), je pense qu’ils sont à jamais influencés par Brecht et Weill.
Bien que L’Opéra de quat’sous n’ait pas eu l’esprit de Gilbert et Sullivan, il a démontré comment faire du théâtre musical traitant des réalités laides du monde avec beaucoup de lyrisme et de charme poétique.
