L'Objectivité Indispensable : Errol Morris et l'Impératif Moral du Fait
La tension intellectuelle qui définit l’œuvre cinématographique d’Errol Morris prend racine dans un paradoxe : la poursuite passionnée de la vérité objective à travers le média intrinsèquement subjectif du témoignage humain.
Morris met en lumière cette nécessité lorsqu’il défie directement le scepticisme postmoderne sur la vérité objective, utilisant l’exemple extrême d’une exécution injustifiée. Comme il le raconte :
Vous êtes attaché sur une chaise électrique et vous criez : «Je ne l’ai pas fait... Mon Dieu, aidez-moi, je ne l’ai pas fait.’ Et l’aumônier s’approche et vous dit : ‘Vous savez, la vérité objective n’existe pas vraiment... alors encaissez.»
La gravité de ce moment hypothétique souligne la thèse de son cinéma : la question de la culpabilité ou de l’innocence, de ce qui s’est produit ou non, n’est pas une question de perspective, mais de fait connaissable ayant des conséquences réelles, définitives et souvent catastrophiques.
Le cinéma de Morris n’est donc pas une célébration de l’ambiguïté, mais un combat méthodologique et soutenu contre elle. Ses documentaires sont des applications rigoureuses de cette position philosophique, conçues pour pénétrer les couches d’auto-illusion et les récits contradictoires—les forces mêmes qui obscurcissent le socle de vérité qu’il insiste exister. Cette conviction fondamentale ancre son exploration de la complexité psychologique, du pouvoir et du récit historique.
Ombres des « Inconnus Connus »
La recherche de cette vérité objective mène invariablement Morris dans les ombres de ce qu’il appelle, de manière célèbre, les « inconnus connus » (unknown knowns). Emprunté à la rhétorique labyrinthique de Donald Rumsfeld, Morris utilise ce terme comme une arme, le transformant d’un jargon politique en un outil psychologique et cinématographique profond.
Ses films excellent à examiner les choses que nous savons que nous savons, mais que nous choisissons d’enterrer pour préserver notre propre réalité confortable. Il ne s’agit pas seulement de découvrir des secrets ; il s’agit de révéler l’architecture psychologique que les gens construisent pour justifier leurs actions ou maintenir leur innocence.
La brillance de sa technique, y compris l’utilisation de son appareil photo signature, l’Interrotron, réside dans le fait qu’il crée une confrontation directe et troublante entre le sujet et le public. Dans cet espace, le sujet exprime sa vérité personnelle et subjective directement dans l’objectif, révélant souvent involontairement les fissures, les contradictions et les « inconnus connus » qui sous-tendent l’intégralité de son récit. Il expose l’auto-illusion qui est souvent plus fascinante que le crime initial.
Naviguer dans le « Brouillard de la Guerre »
La quête pour trouver une vérité simple et insaisissable dans un océan de complexité a atteint son apogée philosophique dans le film oscarisé The Fog of War: Eleven Lessons from the Life of Robert S. McNamara (2003).
Ce film est une méditation profonde sur la nature de l’erreur humaine. McNamara, l’ancien secrétaire à la Défense des États-Unis sous deux présidents, est un homme de faits, de chiffres et de logique, pourtant sa vie est définie par l’un des conflits militaires les plus désastreux de l’histoire. Le film explore ses « Onze Leçons », qui offrent non pas des réponses définitives, mais des principes philosophiques de prudence.
Entre les mains de Morris, le « brouillard de la guerre » est bien plus qu’un défi militaire ; c’est la métaphore ultime de la difficulté d’exister. Il demande : Comment des personnes rationnelles et intelligentes prennent-elles des décisions qui mènent à une dévastation inimaginable ? Le film n’accorde pas l’absolution, mais il nous force à composer avec le fardeau écrasant de la responsabilité morale et les limites de la connaissance humaine sous une contrainte extrême. C’est un chef-d’œuvre de portrait qui révèle l’incertitude profondément enracinée, même chez les esprits les plus puissants.
Déconstruire le « Dharma Américain »
La cible ultime de l’enquête permanente de Morris est souvent la nature même de la mythologie américaine et les gens étranges et têtus qui s’y accrochent. Ce fil conducteur va des exploitants de cimetières pour animaux dans Gates of Heaven aux croisés idéologiques dans son œuvre plus récente, comme American Dharma (2017), un portrait du stratège politique Steve Bannon.
Si l’on comprend le dharma comme signifiant la nature essentielle ou la vérité fondamentale des choses, la poursuite du dharma américain par Morris est son étude des récits puissants, souvent auto-glorifiants, que nous créons pour nous définir. Il est fasciné par la volonté américaine—la détermination pure de ses sujets à construire leur propre réalité, indépendamment des preuves externes.
Qu’il s’agisse d’une simple condamnation pour meurtre ou de la machinerie du pouvoir politique, Errol Morris n’est pas seulement un cinéaste ; il est un guide indispensable à la complexité vertigineuse de notre monde. Il nous rappelle que le travail d’un chercheur de vérité n’est pas de prononcer un jugement, mais d’enregistrer sans fin, avec affection et précision, le spectacle magnifique et frustrant des êtres humains qui luttent pour définir ce qu’ils savent.
Au-delà du Cinéma : Un Lauréat Philosophique
L’attachement de Morris à la clarté épistémologique—son insistance à combattre les « impasses » du relativisme postmoderne extrême en démontrant que les faits comptent lorsque des vies humaines sont en jeu—est une contribution qui dépasse largement les limites de la simple réalisation de films. Sa production cinématographique est, en substance, une série d’essais philosophiques profonds. Si les comités derrière le Prix Berggruen pour la philosophie et la culture ou les Prix Rolf Schock (qui récompensent les réalisations en Logique et Philosophie) sont attentifs, ils devraient reconnaître Morris non seulement comme un grand artiste, mais comme l’une des voix philosophiques les plus vitales de notre époque. Ses films sont des démonstrations pratiques de la nécessité morale de rechercher et de maintenir la responsabilité factuelle.
