Le XIXe siècle comme une anecdote parfaite
« Récit d’un homme inconnu » de Tchekhov
Il y a une nouvelle de Tchekhov vers laquelle je reviens sans cesse : Récit d’un homme inconnu (Рассказ неизвестного человека), publiée en 1893. Elle résonne en moi car elle capture l’écart entre les livres que les gens lisent et les vies qu’ils mènent réellement. Tchekhov comprenait parfaitement le canon littéraire occidental du XIXe siècle et s’en servait pour exposer les échecs de ses personnages. En faisant référence à Ivan Tourgueniev et Honoré de Balzac, il démontre la nature creuse des aspirations bourgeoises russes de l’époque.
L’histoire suit une femme mariée, Zinaïda Fedorovna, qui quitte son époux pour vivre avec son amant, Orlov, dans une quête de liberté romantique et spirituelle. Elle croit entrer dans une vie d’une grande importance, mais elle se heurte à l’indifférence froide d’Orlov et à l’atmosphère étouffante de son appartement de célibataire à Saint-Pétersbourg. Le narrateur, un révolutionnaire se faisant passer pour un valet de pied afin d’espionner le père d’Orlov, observe ses rêves idéalistes s’effondrer en une tragédie romantique.
Tchekhov s’appuyait rarement sur des références littéraires manifestes ; ainsi, lorsqu’il choisit de le faire, nous devons examiner le but de ces allusions spécifiques. Dans ce récit, les choix de Tourgueniev et de Balzac fournissent un cadre à l’auto-illusion des personnages et à leur désagrégation finale.
Orlov comme anti-héros tourguenievien
Orlov, l’amant, est présenté comme un homme défini par ses routines rigides et presque esthétisées. C’est un être de confort et d’habitude, passant ses matinées en robe de chambre, buvant du café tout en parcourant plusieurs journaux à une vitesse incroyable. Sa lecture est sans discernement ; il consomme l’information non par engagement envers le monde ou recherche de la vérité, mais comme une performance d’intellectualisme. Cette consommation rapide et superficielle lui permet de maintenir une distance détachée et ironique par rapport à la réalité des événements qu’il découvre. Ce mode de vie soigneusement orchestré sert de toile de fond à sa liaison avec Zinaïda Fedorovna, dont il perçoit la présence comme une perturbation de son existence de célibataire.
Lorsque ses amis (en réalité de simples compagnons de jeu) commencent à l’interroger sur la présence de Zinaïda dans sa vie, Orlov se lance dans une tirade contre Ivan Tourgueniev, accusant l’auteur d’avoir instauré des attentes romantiques ridicules que les hommes modernes doivent désormais payer au prix fort. Orlov réagit spécifiquement au modèle masculin de Roudine. Le personnage de Dmitri Roudine était la quintessence de « l’homme de trop » (lichniy chelovek) — un intellectuel éloquent et hautement instruit, parlant avec passion d’idéaux, de liberté et de sacrifice de soi, mais ultimement incapable de prendre des mesures décisives dans sa vie personnelle. Bien que Roudine fût un échec au sens pratique, Tourgueniev le présentait toujours comme une figure tragique et noble d’une grande stature spirituelle.
Orlov rejette cet héritage littéraire car il a créé un modèle culturel où même les échecs d’un homme se doivent d’être « grandioses » et « profonds ». Il a le sentiment que Zinaïda, en quittant son mari pour lui, l’a projeté dans un drame tourguenievien pour lequel il n’a jamais auditionné. On attend de lui qu’il soit l’intellectuel brillant et torturé qui finit par se sacrifier pour une cause ou un grand amour.
Zinaïda Fedorovna comme Eugène de Rastignac
Tandis qu’Orlov utilise la littérature comme un bouclier pour son cynisme, Zinaïda Fedorovna s’en sert comme d’un script pour sa libération. Elle nous est présentée comme une femme d’un idéalisme intense, presque désespéré, fuyant l’ennui étouffant de son mariage pour ce qu’elle imagine être une vie d’une signification profonde. Cependant, à mesure que sa relation avec Orlov se désagrège et que la réalité de son ostracisme social s’installe, son recours aux parallèles littéraires devient plus aigu et plus tragique.
L’expérience domestique s’effondre alors que l’indifférence d’Orlov se mue en un évitement actif. Il trouve désormais l’appartement insupportable à cause de sa domesticité, percevant son propre foyer comme une prison dont il doit s’échapper. Orlov disparaît purement et simplement, se cachant chez un ami pour éviter ses confrontations larmoyantes. Ce même jour, Stepan décide de jouer cartes sur table et de briser ses illusions. Il finit par lui dire la vérité brutale : elle est la risée d’Orlov et de ses amis. Dans son désespoir, elle se tourne vers Stepan, qui a abandonné sa mission révolutionnaire pour s’occuper d’elle.
Zinaïda demande à Stepan :
Avez-vous lu Balzac ? À la fin de son roman Le Père Goriot, le héros regarde Paris du haut d’une colline et menace la ville : “À nous deux maintenant !”, et après cela il commence une nouvelle vie. Alors, quand je regarderai par la fenêtre du train Saint-Pétersbourg pour la dernière fois, je dirai : “À nous deux maintenant !”
Tchekhov introduit Le Père Goriot pour nous montrer que Zinaïda n’a presque rien appris de la tragédie qu’elle a endurée. Même au milieu d’une retraite désespérée, elle s’accroche encore à ses illusions romantiques, tentant de présenter leur fuite comme une conquête littéraire grandiose plutôt que comme un échec.
Le défi de Rastignac à Paris marquait le début d’une ascension sociale de sang-froid ; c’était un jeune homme qui avait enfin appris à utiliser le cynisme du monde à son avantage. Zinaïda, cependant, n’est pas un Rastignac, et sa plus grande tragédie est encore à venir.
L’accompagnement musical de la lettre de Stepan
Le narrateur, Stepan, est un noble qui s’est déguisé en valet de pied pour espionner le père d’Orlov. Bien qu’il soit initialement venu dans cette maison pour perpétrer un assassinat révolutionnaire, il se retrouve au milieu d’une tragédie romantique opératique. De sa position de serviteur, il observe comment les archétypes littéraires pompeux de l’élite russe ne résistent pas au poids de la souffrance humaine réelle.
Alors que Stepan écrit sa dernière lettre, impitoyable, à Orlov, il entend Zinaïda dans une autre pièce jouer « Le Cygne » de Saint-Saëns. Zinaïda vient de l’entendre jouer par l’un des amis compatissants d’Orlov, qui lui a conseillé d’entrer au monastère.
Tandis que Stepan écrit cette lettre critique exposant sa propre tromperie — et la tromperie encore plus grande qu’Orlov a commise envers l’amour, les femmes et la vie elle-même — la musique sert d’accompagnement ironique à la nature douce de Stepan. Elle met en lumière un homme qui, malgré ses prétentions révolutionnaires, est fondamentalement incapable de toute violence assez forte pour provoquer un changement réel.
Conclusion
Pouchkine citait Byron pour établir un pedigree romantique ; Tolstoï et Dostoïevski écrivaient la moitié de leurs textes en français pour impressionner leurs lecteurs par leur maîtrise de la grammaire française et leur proximité avec la haute culture européenne. Tchekhov, lui, a dépouillé l’art de cette prétention.
Je considère souvent Tchekhov comme cet oncle ou ce cousin exceptionnel pour raconter des anecdotes. Leur talent est tel que même les plaisanteries les plus vulgaires ou les plus banales possèdent un sens du rythme si parfait qu’on en garde le sourire pendant des jours et des semaines.
C’est ce que cette histoire représente pour moi ; Tchekhov a pris toute la philosophie, la culture et le progressisme du XIXe siècle pour les emballer dans l’anecdote la plus parfaitement construite et la mieux rythmée qui soit.
