Le jeu de la dette souveraine
pourquoi les nations font défaut par croyance, non par calcul
I. Qu’est-ce qu’un jeu ? (Petit traité de stratégie et de croyance)
La théorie des jeux est née du désir d’appliquer les mathématiques aux comportements humains de conflit et de coopération. Elle pose une question d’apparence simple : si chaque acteur agit rationnellement, sachant que les autres font de même, que se passe-t-il ?
Quelques exemples classiques en donnent l’intuition :
Le dilemme du prisonnier. Deux suspects sont interrogés séparément. Chacun peut trahir ou se taire. La trahison minimise le risque individuel mais détériore le résultat collectif. La rationalité individuelle engendre ainsi une irrationalité collective — une parabole valable aussi bien pour les crises de dette que pour les négociations climatiques.
Le jeu de coordination. Les conducteurs doivent choisir de quel côté de la route circuler. Peu importe la convention : tout s’effondre si les attentes divergent. Dans les marchés de la dette souveraine, la logique est la même : tant que les investisseurs croient au remboursement, ils continuent de prêter ; dès qu’ils cessent d’y croire, la crise éclate.
La chasse au cerf. Deux chasseurs peuvent coopérer pour attraper un cerf (gros gain, dépendance mutuelle) ou chasser seuls des lapins (petit gain, sécurité). C’est le modèle de la confiance : la prospérité collective dépend d’une attente réciproque plus que de la capacité objective.
Le jeu répété. Lorsque les mêmes joueurs se retrouvent, la réputation devient stratégie. Défaillir aujourd’hui rapporte un avantage immédiat mais ferme les portes de demain. Les nations qui font défaut l’apprennent à leurs dépens : la décision d’aujourd’hui recompose le coût du capital de demain.
De ces exemples découlent deux leçons universelles :
L’équilibre est psychologique : il dépend autant des croyances partagées que des gains matériels.
Les institutions existent pour stabiliser la coordination : elles rendent rationnel le maintien dans le « bon » équilibre.
L’économie mondiale tout entière peut se lire comme un gigantesque jeu de coordination où la confiance est à la fois le moyen et le produit de l’ordre.
II. Le jeu avant les chiffres
Lorsqu’un État s’endette, il ne gère pas seulement un bilan ; il entre dans une toile d’interactions stratégiques avec les investisseurs, les institutions et ses citoyens. Ce qui semble un problème comptable est en réalité une question d’équilibre psychologique.
La théorie classique, formalisée par Eaton et Gersovitz (1981), voyait le défaut comme un arbitrage entre le soulagement immédiat et l’exclusion des marchés. Mais la recherche moderne montre que cette vision est trop mécanique. En pratique, les crises de dette sont souvent autoréalisatrices : elles se produisent non parce qu’un pays ne peut pas payer, mais parce que les créanciers pensent qu’il ne paiera pas.
La dette souveraine est ainsi un laboratoire idéal de la théorie des jeux — une expérience grandeur nature sur la manière dont les anticipations et la réputation façonnent l’économie réelle.
III. Les acteurs principaux et leurs mouvements
Acteur Rôle Leviers stratégiques Contraintes et risques L’État souverain Décide de rembourser, restructurer ou faire défaut. Politique budgétaire, structure de maturité, signaux envoyés aux marchés. Légitimité politique, perte de production, faible exécution judiciaire, réputation. Créanciers privés / détenteurs d’obligations Fournissent les capitaux et déterminent l’accès au marché. Acceptation ou refus des offres de restructuration, coordination, contentieux. Fragmentation, asymétrie d’information, risques juridiques. Créanciers récalcitrants Refusent la restructuration pour obtenir un meilleur traitement. Procès, lobbying, pressions publiques. Défaite judiciaire, coût d’image, exclusion future. Créanciers officiels (FMI, Banque mondiale, bilatéraux) Stabilisent et coordonnent. Programmes conditionnels, signaux de crédibilité, cadres collectifs. Contraintes politiques, aléa moral, conflits entre créanciers. Marchés et agences de notation Transforment les croyances en spreads et en flux. Transactions, réévaluations, changements de note, narration médiatique. Comportement moutonnier, excès de réaction, délais d’information. Institutions domestiques Garantes de la légitimité. Approbation parlementaire, contrôle judiciaire, acceptation sociale. Cycles électoraux, inertie institutionnelle, tensions sociales.
Chaque crise suit un cycle : émission → choc → refinancement → négociation → mise en œuvre → retour au marché.
IV. La théorie : la dette comme jeu de coordination
Les crises de dette sont avant tout des défaillances de coordination plutôt que des problèmes de solvabilité.
Un pays solvable peut faire défaut si ses créanciers s’attendent à ce que les autres se retirent ; cette anticipation devient auto-validante.
La logique des « jeux globaux »
Les modèles de global games (Carlsson & van Damme ; Morris & Shin) introduisent une incertitude légère dans les signaux reçus par les investisseurs. Lorsque celle-ci est faible, un seul équilibre émerge — mais il dépend de la confiance mutuelle. La transparence et les soutiens de liquidité élèvent le seuil de panique et réduisent la probabilité de crise.
Réputation et incohérence temporelle
Les modèles dynamiques (Aguiar & Amador, 2014) assimilent la réputation à un capital : le remboursement la renforce, le défaut la détruit. L’État arbitre entre crédibilité et soulagement budgétaire ; parfois, le « défaut partiel » est optimal.
La conception contractuelle comme ingénierie du jeu
Les clauses d’action collective (CAC) modifient la structure du jeu : une majorité qualifiée peut désormais imposer une restructuration à l’ensemble des détenteurs, réduisant le pouvoir des minorités bloqueuses. Les CAC « à membre unique » adoptées depuis 2014 ont transformé l’équilibre vers une coopération plus fluide.
V. Simuler le jeu
Face à la complexité des interactions, les économistes recourent aux modèles computationnels et aux simulations pour explorer l’apparition et la disparition des crises.
1. Programmation dynamique
Les modèles calculent les seuils de défaut et génèrent des trajectoires simulées de dette et de spreads.
Mihalache (2024) : algorithmes pour dettes à long terme montrant la multiplicité possible des équilibres.
→ gmihalache.com/docs/OREEF_solving.pdfBocola (2019) : calibration sur la zone euro, où les chocs d’anticipation expliquent la majeure partie de la volatilité observée.
→ Journal of International Economics, 2019
2. Jeux globaux simulés
Szkup (2022) fait varier la précision des signaux reçus par les créanciers : une amélioration de 10 % réduit de moitié la probabilité de crise.
→ Preventing Self-Fulfilling Debt Crises
3. Frictions de coordination
Cobas (2024) simule les coûts de coordination sur le marché secondaire : ils diminuent les « haircuts » d’environ 25 %, accélérant mais affaiblissant les restructurations.
→ SSRN 4914117
4. Modèles évolutionnaires et agents-basés
Zhao (2022) construit un jeu à quatre acteurs où la coopération et la défection évoluent dans le temps ; la défection finit souvent par dominer malgré sa sous-optimalité collective.
→ Complexity (2022)
Un modèle complémentaire de dynamique des systèmes (Path Dependence in Sovereign Debt Modelling, 2023) montre comment un choc initial peut enfermer un pays dans un régime de spreads élevés durable.
→ scispace.com PDF
5. Collatéral et réputation
Dans Lukyanov (2025), la simulation démontre que le nantissement d’actifs agit comme un signal : il abaisse le seuil de croyance nécessaire au remboursement et modifie les anticipations.
→ arXiv:2509.08849
Ensemble, ces travaux confirment que les crises découlent souvent de changements d’attentes plus que de détériorations fondamentales.
VI. Concevoir de meilleurs jeux
Si la dette souveraine relève de la coordination, la solution n’est pas l’austérité mais la réécriture des règles du jeu :
CAC renforcées : vote agrégé réduisant le pouvoir des minorités.
Transparence accrue : registres publics et portails de données qui resserrent les asymétries d’information.
Coordination du secteur officiel : le cadre commun du G20 esquisse une architecture unifiée malgré les tensions sino-occidentales.
Instruments contingents : obligations indexées sur le PIB ou le climat qui adaptent automatiquement les paiements aux chocs.
Filets de liquidité crédibles : lignes temporaires et règles claires qui relèvent le seuil de panique.
Chaque réforme vise à rendre la coopération rationnelle plutôt qu’exceptionnelle.
VII. Vers un nouveau manuel
La dette mondiale, publique et privée, dépasse désormais les 100 000 milliards de dollars. Les restructurations durent en moyenne deux ans et demi, avec des décotes de 35 à 45 %. Les agences prévoient davantage d’événements souverains dans les années 2020 — autant de nouvelles parties du même jeu.
La leçon est claire : les croyances sont des variables de politique économique. Les crises surviennent lorsque les attentes se désalignent et s’achèvent lorsque la confiance redevient commune.
L’austérité ne crée pas la confiance ; l’architecture le peut.
Si la dette est un jeu, la tâche des décideurs n’est pas de l’abolir, mais d’en écrire de meilleures règles — celles où la transparence et la coopération deviennent les stratégies gagnantes.
