L'argument contraire à « La Russie comme la France »
La Dimension Culturelle et l'Improbabilité d'un Avenir « à la française » pour la Russie
L’analyse du Professeur Stephen Kotkin sur les futurs potentiels de la Russie, en particulier le scénario « la Russie comme la France », propose une comparaison convaincante ancrée dans les traditions étatistes et monarchiques, la mémoire révolutionnaire et l’héritage impérial. Cependant, l’article, bien que riche en facteurs politiques, institutionnels et géopolitiques (tel que publié dans Foreign Affairs), semble sous-estimer une dimension culturelle cruciale qui façonne fondamentalement l’identité nationale, la mémoire collective et la trajectoire future – une dimension qui rend hautement improbable une évolution de la Russie sur le modèle français.
Il est important de commencer par rendre hommage à l’historien dont je prolonge le travail. Le Professeur Stephen Kotkin est sans équivoque l’un de mes historiens favoris, et peut-être le plus grand spécialiste mondial de l’autoritarisme, compte tenu de son étude approfondie de figures comme Staline. Ce que j’admire particulièrement chez le Prof. Kotkin, c’est son incroyable discipline – un véritable engagement envers le métier d’historien, qui consiste à résister à la tentation de tirer des conclusions prématurées basées sur des preuves rares ou des échéances courtes. Je souhaite souvent que ses collègues de la Hoover Institution adoptent cette même discipline d’historien. Par conséquent, je rédige cette extension mineure à son excellente analyse en toute humilité et avec une grande admiration, espérant seulement ajouter une dimension – la dimension culturelle – qui est essentielle pour comprendre pleinement la trajectoire de la Russie.
Le Prof. Kotkin se concentre fortement sur les parallèles institutionnels (pouvoir centralisé à Moscou/Paris, passés absolutistes/révolutionnaires) et les contraintes géopolitiques (masse continentale eurasienne, « culture stratégique ancrée »). Bien que ceux-ci soient vitaux, la couche culturelle manquante est essentielle pour comprendre pourquoi la Russie n’a pas les « institutions impartiales et professionnelles » et la « sphère publique libre et ouverte » qui, comme le note le Prof. Kotkin, ont été des réalisations générationnelles en France.
Le Fondement Culturel de la France
Le chemin vers la France contemporaine ne s’est pas limité à des cycles politiques de monarchie et de république ; il a été défini par une évolution culturelle spécifique et durable qui est largement absente en Russie.
Les Lumières et l’Universalisme Intellectuel : Le parcours politique de la France a été profondément éclairé par le Siècle des Lumières. Les idées de libéralisme, de droits de l’homme, de laïcité et de gouvernance rationnelle se sont profondément ancrées dans la conscience nationale et les institutions éducatives. Cela a fourni un terrain philosophique commun – une religion civile – qui a permis aux différents systèmes politiques de converger finalement vers l’État de droit.
Société Civile Décentralisée : Bien que Paris soit centralisé, le système français a vu l’émergence progressive de centres intellectuels, artistiques et judiciaires indépendants capables de contester l’autorité de l’État. Cela a créé un espace pour la critique ouverte et le développement d’institutions professionnelles impartiales, venues de la base et parallèles à l’État.
Absence d’Identité Orthodoxe/Messianique : Le républicanisme français, même dans ses formes les plus chauvines, est fondamentalement laïc et enraciné dans un idéal universaliste de l’homme et du citoyen.
Le Pouvoir de la Plume : J’Accuse ! de Zola
L’Affaire Dreyfus, bien qu’alimentée par un nationalisme intense et l’antisémitisme, est finalement devenue un creuset pour les idéaux fondamentaux des Lumières : le rationalisme, la justice universelle et la souveraineté des droits individuels sur l’autorité de l’État. Lorsque le capitaine Alfred Dreyfus, un officier d’artillerie juif, a été faussement reconnu coupable de trahison, c’est la lettre ouverte d’Émile Zola, J’Accuse !, qui a exploité la presse libre nouvellement puissante – un élément clé de la « sphère publique » des Lumières – pour exiger la vérité. Zola n’a pas fait appel à l’unité spirituelle ou à l’autorité morale d’un État de type tsariste ; il a fait appel directement à la raison et au principe de la loi, défiant la dissimulation militaire et gouvernementale en rendant l’affaire transparente au public. Ce traumatisme national – qui a opposé les forces anti-dreyfusardes de l’autorité institutionnelle et des préjugés religieux aux forces dreyfusardes de la conscience intellectuelle et de la justice républicaine – démontre que la France avait établi les mécanismes intellectuels et institutionnels (le concept d’« intellectuel » autonome, le pouvoir de la presse et la réaffirmation éventuelle du pouvoir judiciaire civil) nécessaires pour reconnaître une erreur judiciaire et forcer l’État à se soumettre à l’État de droit.
L’Affaire Dreyfus a démontré que la France, grâce à des générations de développement des Lumières et de la République, disposait d’une sphère publique robuste et autonome (journaux, universités, cercles intellectuels) capable de mener une guerre civile des idées. Lorsque Zola a publié J’Accuse !, il connaissait les conséquences, mais il savait aussi que son action diviserait le pays en dreyfusards et anti-dreyfusards, forçant la République à résoudre sa crise d’identité sous le regard de la loi.
En Russie, une telle sphère publique autonome n’a jamais existé.
On pourrait être tenté d’affirmer qu’Aleksandr Soljenitsyne fut le Zola de la Russie, mais cette comparaison est une fausse analogie – une conclusion qui méconnaît fondamentalement les différents paysages institutionnels dans lesquels ils ont opéré.
Les œuvres de Soljenitsyne ont été publiées à l’Ouest et n’ont circulé au pays que par le biais du Samizdat clandestin. Sa vérité n’a pas pu défier le régime par des canaux légaux ou institutionnels publics ; elle n’a pu fonctionner que par la subversion morale individuelle et en choquant la communauté internationale.
Soljenitsyne fut un prophète révélant un abîme spirituel ; Zola fut un intellectuel utilisant les mécanismes politiques d’une société ouverte pour garantir l’État de droit. L’exil nécessaire du premier et l’effondrement éventuel de l’État (partiellement accéléré par son travail) témoignent du contexte totalitaire ; l’utilisation réussie par le second de son propre procès en diffamation pour rouvrir l’affaire témoigne de l’épine dorsale libérale et juridique durable, bien que temporairement tendue, de la France.
Ubiquité des Idées des Lumières et Réception Sélective par la Russie
Les idées fondamentales des Lumières – rationalisme, scepticisme, droits individuels, droit naturel et contrat social – étaient en effet universellement disponibles dans tout le monde euro-atlantique et au-delà. Le mouvement n’était pas lié par les frontières nationales ; il a trouvé un terrain fertile en Angleterre et en Écosse, où des penseurs comme Hume et Smith ont utilisé ses principes pour la science empirique et l’économie politique, et a été rendu célèbrement codifié dans la Constitution des États-Unis, établissant un système juridique explicitement fondé sur des contrôles, des équilibres et des droits inaliénables. Cela démontre que la pensée des Lumières était facilement consommable et institutionnellement transposable partout où la culture locale était disposée à accepter son autorité.
Dans la Russie des 18e et 19e siècles, la noblesse éduquée et l’élite de la cour étaient indéniablement des consommateurs avertis de ce produit intellectuel. Les élites russes parlaient couramment le français et lisaient avec avidité Rousseau, Voltaire et Smith, célébrant les principes de liberté et de raison dans leurs bibliothèques et leurs salons. Cependant, et c’est crucial, cette consommation intellectuelle n’a pas réussi à se traduire par des réformes institutionnelles ou politiques correspondantes. Même si les idées ont été adoptées en théorie, la pratique de l’État est restée celle de l’autocratie et du servage ; les « droits de l’homme » étaient célébrés à Paris mais ignorés dans les domaines russes. Les Lumières en Russie sont devenues un ghetto intellectuel – un ensemble d’idées étrangères utilisées pour la conversation élitiste, plutôt qu’un code moral universel appliqué par un pouvoir judiciaire impartial.
Cette déconnexion est précisément ce que les écrivains russes ultérieurs ont observé et moqué. Les personnages d’Anton Tchekhov – souvent instruits, francophones, mais propriétaires terriens et professionnels inefficaces – citent des maximes philosophiques tout en étant totalement incapables d’appliquer la pensée rationnelle à leur propre vie ou de résoudre les problèmes de leur nation. Ils sont paralysés par l’idéalisme, illustrant que pour que les Lumières réussissent et transforment véritablement une société en quelque chose ressemblant à la France ou aux États-Unis, les idées ne doivent pas seulement être disponibles, mais elles doivent devenir culturellement autoritaires – supplantant l’autorité traditionnelle du Tsar, de l’Église ou du collectif. La Russie n’a pas réussi à faire ce saut nécessaire, préservant son autocratie culturelle unique.
La nouvelle d’Anton Tchekhov, « Na Chuzhbine » (En Terre Étrangère), offre une illustration parfaite et sombrement humoristique de cette résistance culturelle russe aux valeurs des Lumières, même chez ceux qui prétendent les incarner.
Dans cette histoire, le propriétaire terrien russe Kamyshev héberge le vieil émigré français Monsieur Shampoo, un ancien tuteur qui est resté auprès de la famille bien que ses fonctions soient terminées depuis longtemps. Monsieur Shampoo représente une caricature de la formalité française et du rationalisme philosophique.
L’humour, et la critique culturelle, émergent du choc entre :
L’adhérence rigide de Shampoo aux principes des Lumières françaises : Monsieur Shampoo est obsédé par son honneur, sa bonne conduite et le respect des règles abstraites. Il voit la vie à travers un prisme philosophique rationnel, codifié et quelque peu stérile. Il représente la tradition française qui croit que la société peut être organisée et perfectionnée par la raison et l’adhérence à un contrat légal et social défini.
L’arbitraire et l’émotionnalisme russe profondément ancrés de Kamyshev : Kamyshev, bien qu’instruit, refuse de soumettre sa vie à un quelconque système rationnel occidental. Il viole constamment le sens de l’ordre de Shampoo – mangeant trop, buvant trop, chantant bruyamment et perturbant la routine polie. Son comportement est motivé par l’impulsion et une sorte de chaos volontaire qui se moque de l’adhérence de Shampoo à la « raison ».
L’histoire met brillamment en lumière la capacité de l’élite russe à consommer intellectuellement les Lumières (la philosophie de Shampoo et les manières françaises sont présentes) tandis que la psyché russe (représentée par Kamyshev) rejette absolument la contrainte et la formalité nécessaires pour vivre ces valeurs institutionnellement. Kamyshev incarne la liberté de la culture autocratique russe, où la seule véritable règle est le caprice de la figure supérieure, une attitude qui détruit l’idée même d’une société impartiale et fondée sur l’État de droit, fondement du système français. Cela montre que les Lumières ne sont qu’un placage fragile et étranger, facilement brisé par la nature robuste et chaotique du caractère russe, confirmant ainsi l’argument en faveur de l’inertie culturelle.
Conclusion : Le Maillon Manquant
L’analyse du Prof. Kotkin excelle à décrire cinq scénarios politiques/géopolitiques potentiels. Cependant, l’inertie culturelle ancrée dans la conscience historique de la Russie agit comme un puissant frein à la trajectoire « la Russie comme la France ». Le chemin de la France a été pavé par le rationalisme des Lumières et une institutionnalisation progressive des droits de l’individu sur l’autorité morale de l’État.
La trajectoire de la Russie est continuellement contrainte par son inertie culturelle, qui délégitime systématiquement la loi impartiale et les institutions rationnelles. L’attente culturelle dominante favorise le leadership personnaliste (le Tsar) comme garant moral et privilégie l’unité spirituelle collective sur les droits individuels. Ceci mine continuellement les conditions préalables à une transition « à la française ».
