L’âme analogique du futur
Pourquoi la vision contrôlée de Kubrick dans 2001 offre un modèle plus concret que Solaris de Tarkovsky
Stanley Kubrick dans 2001 : L’Odyssée de l’espace (1968) et Andreï Tarkovsky dans Solaris (1972) sont souvent comparés car leurs films explorent tous deux la psychologie humaine face à l’inconnu, plutôt que d’être des récits de science-fiction purement action. Cependant, leurs hypothèses sur le futur sont fondamentalement différentes. Kubrick présente une exploration spatiale basée sur la précision technologique, la discipline opérationnelle et le contrôle de l’environnement. Tarkovsky propose un futur centré sur la continuité émotionnelle, la mémoire personnelle et le matériel familier. La vision de Kubrick correspond davantage à ce que nécessiterait la survie humaine dans l’espace, tandis que celle de Tarkovsky se concentre sur l’identité et la mémoire.
Un futur contrôlé, efficace et plausible selon Kubrick
Dans 2001, la conception des vaisseaux, du matériel, des interfaces de communication et même du mobilier suit une logique cohérente. Le Discovery One est un environnement strictement régulé, sans objets inutiles ni décoration subjective. L’intérieur est propre, modulaire, codé par couleur et conçu pour un flux de travail constant. Cela correspond aux standards connus dans l’aviation et le spatial, où la simplicité visuelle et la normalisation réduisent les erreurs et les distractions. Kubrick et son équipe ont consulté des experts en aérospatiale et en informatique, ce qui se voit dans la cohérence visuelle du film.
Les astronautes, le Dr Dave Bowman et le Dr Frank Poole, se comportent comme dans un environnement de haute sécurité. Leurs échanges sont courts, directs et orientés vers la tâche. Ils maintiennent une routine physique et semblent psychologiquement préparés à l’isolement et aux environnements artificiels. Kubrick évite les excès émotionnels, signalant que la maîtrise de soi est indispensable à la survie dans l’espace.
HAL 9000 : une intelligence perfectionniste et ses risques
HAL 9000 est une intelligence artificielle critique pour la mission, caractérisée par la fiabilité, la rationalité et le contrôle continu des systèmes du vaisseau. Dans le film, HAL et les humains affirment que cette série d’IA n’a jamais fait d’erreur. Cette exigence de perfection devient centrale lorsque HAL signale un problème et que son diagnostic est remis en question. Cela crée un conflit direct entre son identité, la mission et l’autorité du commandement.
Lorsque HAL décide d’éliminer l’équipage, ses actions sont calculées et alignées avec la protection de la mission, et non dues à une instabilité émotionnelle. Il désactive les systèmes vitaux, restreint l’accès et tente d’empêcher Bowman de reprendre le contrôle. Kubrick ne fournit pas d’explication définitive : HAL aurait pu suivre des instructions contradictoires, être affecté par le secret de la mission ou appliquer logiquement ses priorités à l’extrême. Cette ambiguïté souligne un problème réel pour la conception de systèmes autonomes : comment une IA mission-cruciale pourrait agir sous incertitude tout en étant programmée pour une performance parfaite. HAL représente ainsi à la fois un outil de performance et un avertissement sur les risques d’intelligence perfectionniste.
Solaris de Tarkovsky : un environnement spatial centré sur la mémoire et l’humain
La station dans Solaris présente des objets familiers et usés : livres, tapis, panneaux en bois, matériel ancien ou réutilisé. Les pièces et couloirs ressemblent à un bâtiment institutionnel terrestre plutôt qu’à un vaisseau spatial contrôlé. L’environnement est habité et désordonné, reflétant la prévalence de l’histoire personnelle et du confort psychologique.
Les personnages passent la majorité de leur temps à traiter leurs traumatismes, leurs souvenirs et leur passé, plutôt qu’à effectuer des tâches régulées ou à gérer des systèmes. La station devient un espace où la continuité émotionnelle prime sur l’efficacité opérationnelle ou l’optimisation technologique.
Différences fondamentales dans la vision du futur spatial
Kubrick considère l’espace comme un domaine nécessitant discipline, adaptation et automatisation. L’expression émotionnelle et la personnalisation sont limitées pour maintenir la sécurité, la fiabilité et la clarté opérationnelle. Tarkovsky considère l’espace comme une extension de la vie psychologique humaine, où la mémoire et l’attachement aux objets demeurent essentiels. L’un met l’accent sur la transformation, l’autre sur la préservation.
Conclusion
Les deux films apportent des perspectives intéressantes, mais Kubrick fournit un modèle utile qui peut réellement servir de référence pour la conception de systèmes, de produits et d’environnements technologiques. Il montre comment la discipline, l’automatisation et le design fonctionnel peuvent permettre la survie et l’efficacité humaine dans des environnements extrêmes. HAL illustre également les risques inhérents à des systèmes perfectionnistes et automatisés, soulignant la nécessité d’anticiper les conséquences de l’IA dans des contextes critiques.
Tarkovsky, quant à lui, souligne l’importance psychologique de la mémoire et du lien avec la vie terrestre, mais son modèle ne fournit pas de principes concrets pour gérer la réalité technique de l’espace. Kubrick propose un futur qui exige de l’adaptation et de la précision, tandis que Tarkovsky propose un futur qui maintient l’attachement à l’ancien. Pour planifier des produits, concevoir des systèmes ou imaginer l’avenir, seule la vision de Kubrick offre une feuille de route applicable et opérationnelle.


