La Nuance de la Farce : Les Fourberies de Scapin à la Comédie-Française
La mise en scène actuelle Les Fourberies de Scapin de Molière à la Comédie-Française, dirigée par Denis Podalydès, offre une interprétation distincte et magistrale de cette comédie classique. Plutôt que de s’appuyer uniquement sur une farce grossière ou une agitation chaotique, cette itération trouve son éclat dans les détails : l’arche d’un sourcil, une tournure de phrase précise et le rapport électrique et improvisé établi avec le public. C’est une production définie par ses manières et son esprit, élevant le matériau au-delà de la simple farce.
Après avoir assisté à cette représentation, j’ai recherché plusieurs autres interprétations enregistrées de la pièce, et la comparaison n’a fait que confirmer la perle rare que cette distribution et ce metteur en scène ont créée.
Une Comédie d’Expression et d’Interaction
L’humour de cette production découle en grande partie de la maîtrise des micro-expressions et du timing par les acteurs. La performance est si hystériquement drôle que, lors de certains pics, les applaudissements du public s’enflent au point qu’ils semblent implorer une pause juste pour reprendre leur souffle. En regardant autour du théâtre à ces moments-là, j’ai observé des spectateurs universellement en larmes, submergés par l’hilarité pure et simple du Scapin de Noam Morgensztern.
La connexion entre la scène et la salle est palpable ; les acteurs se nourrissent de l’énergie de la salle, improvisant avec une acuité qui garde le texte du XVIIe siècle immédiat. Dans un exemple particulièrement mémorable de rupture du quatrième mur, un autre acteur coupe à travers les rires pour avertir le public : « Ne l’encouragez pas ! » — une réplique qui souligne la complicité établie entre la troupe et la salle.
Une Distribution de Précision
Le succès de la production repose sur une distribution qui incarne ses rôles avec exactitude.
L’ancre incontestée de cette production est Noam Morgensztern dans le rôle-titre. Sa performance est l’une des plus grandes auxquelles j’ai assisté sur scène. Alors que Scapin est souvent joué avec une énergie physique frénétique, Morgensztern ajoute une couche de dextérité vocale et psychologique saisissante. Il mérite une mention particulière pour la vitesse pure à laquelle il change de personnage — modifiant voix, postures et personas en un clin d’œil pour manipuler son entourage.
La difficulté technique de maintenir de telles transformations en rafale sans perdre en clarté ni en diction est immense. S’il s’agissait d’une performance cinématographique, le niveau de travail détaillé du personnage mériterait sans aucun doute un Oscar ; sur scène, cela tient du cours magistral d’art dramatique comique.
Nicolas Lormeau crée un Argante mémorable en s’appuyant sur le personnage du « parfait gentilhomme ». Sa performance est construite sur un langage corporel subtil et des manières raffinées — une inclinaison de la tête, une posture raidie — qui rendent l’effondrement inévitable de son personnage d’autant plus divertissant. Il sert d’ancre digne au chaos tourbillonnant autour de lui, le parfait faire-valoir (straight man).
Face à lui, Thierry Hancisse est le Géronte définitif. Il dépeint le père trompé sans exagération inutile, présentant un homme dont le seul vrai péché est l’avarice. Plutôt que de jouer une caricature de la cupidité, Hancisse capture la dignité obstinée du personnage. Il ancre la comédie dans une réalité reconnaissable, donnant plus d’impact aux célèbres scènes de tromperie car nous croyons en l’homme qui est trompé.
Marie Oppert et Axel Auriant ont également livré des performances très mémorables, marquées par un mélange convaincant de simplicité et d’intensité passionnée.
Si je m’arrête avant de lister chaque membre de la distribution, c’est uniquement pour éviter de passer pour un superfan sans esprit critique ; la vérité est que chaque acteur sur cette scène était extrêmement capable, formant un ensemble cohérent et formidable sans maillon faible.
Une Note sur l’Histoire de la Pièce
Créée le 24 mai 1671 au Théâtre du Palais-Royal, Les Fourberies de Scapin a été écrite tard dans la carrière de Molière. À l’époque, le dramaturge revisitait les structures de la Commedia dell’arte italienne, se concentrant sur l’archétype du valet rusé (ou zanni). Il est intéressant de noter que la pièce n’a pas été un succès critique immédiat ; des contemporains comme Nicolas Boileau l’ont rejetée comme « vulgaire » pour sa dépendance à ce qu’il considérait comme une ruse de bas étage, se lamentant célèbrement : « Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe, je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope. » Cependant, l’histoire a donné raison à l’œuvre. Elle est devenue un pilier du répertoire de la Comédie-Française, ayant été jouée plus de 1 700 fois depuis la fondation de la troupe. Cette production spécifique de Denis Podalydès, créée en 2017, a elle-même été jouée plus de 260 fois, prouvant que l’étude de l’autorité et de l’esprit par Molière reste aussi vitale aujourd’hui que jamais.
Une Performance Tour de Force
Je soupçonne que je pourrais voir cette production cinq fois de plus sans m’en lasser. C’est un exemple rare de théâtre qui semble frais, précis et infiniment divertissant à chaque visionnage, prouvant que même un texte vieux de plusieurs siècles peut encore surprendre un public moderne lorsqu’il est placé entre de bonnes mains.
