Haute couture et ambiance de boîte de nuit : Les Femmes savantes de Dante
La critique de la prétention intellectuelle chez Molière reste d’actualité lorsqu’elle est dépouillée de ses dentelles décoratives du dix septième siècle. En se concentrant sur le corps et la réalité viscérale des interactions familiales, Emma Dante révèle l’humour inhérent à l’utilisation de la culture comme outil pour l’ego personnel. Dante comprend la prétention intellectuelle, ce qui permet à sa mise en scène des Les Femmes savantes au Théâtre du Rond Point d’être fascinante et nuancée tout en restant totalement exempte de prétention.
Cette production marque la première collaboration de Dante avec la Comédie-Française et sa première mise en scène de Molière, créant un monde qui semble immédiat et vivant.
Mon expérience personnelle du spectacle ressemblait à une soirée dans une boîte de nuit très branchée où l’on prendrait quelques cocktails incroyables sans avoir de gueule de bois le lendemain.
Scénographie et costumes ingénieux
La scénographie de Vanessa Sannino est à la fois fonctionnelle et visuellement superbe. La pièce commence par une introduction méta théâtrale où les membres de la troupe sortent des costumes d’époque et des perruques incroyables de sacs suspendus. Ces vêtements sont un élément central de la production, mélangeant la grandeur historique avec une esthétique usée. Les hommes de la pièce, notamment le patriarche Chrysale et le prétendant Clitandre, portent des vêtements traditionnels rigides qui contrastent avec les vêtements plus modernes des femmes. Ce choix visuel souligne l’artifice des personnages et le poids de l’histoire théâtrale dans laquelle ils s’inscrivent.
Musique et danse, leur autre vocation
La troupe de la Comédie-Française livre des performances avec un sens comique parfait, une compréhension approfondie du texte et des mouvements de danse très réussis. Dante intègre des numéros de musique et de danse ultra stylés qui servent à divertir tout en enrichissant considérablement l’histoire. Ces séquences chorégraphiées brisent le flux traditionnel des alexandrins et soulignent les obsessions spécifiques des personnages. Elsa Lepoivre incarne Philaminte avec une présence autoritaire, utilisant parfois des grognements animaux pour intimider les hommes de sa maison. Stéphane Varupenne joue Trissotin comme une figure parasite dont la pédanterie est représentée par des mouvements rythmiques grotesques. La performance d’Alix Poisson dans le rôle de Bélise est la perfection même, capturant les délires du personnage avec un timing comique naturel. Une fois de plus, j’ai eu l’impression que la Comédie-Française n’a pas de traînards et que chaque interprète joue son rôle avec une maîtrise totale. Ces interludes musicaux transforment la pièce en une farce psychédélique qui maintient l’engagement total du public.
La satire de Molière dans un contexte moderne
Dante gère le regard condescendant de Molière sur l’intellect féminin et sa flatterie de la cour en s’appuyant sur l’absurdité des personnages. En présentant les “savantes” comme des figures piégées par leurs propres ambitions ridicules, elle fait de la critique du dramaturge une étude de caractère divertissante. La mise en scène parvient à garder les éléments de cour et la moquerie de la prétention passionnants en les traitant comme faisant partie d’un spectacle plus vaste.
Mouvement et espace domestique
Le cadre domestique est transformé en un espace de mouvement constant où les acteurs construisent et déconstruisent activement la scène. Plutôt que d’évoluer dans un décor fixe, la troupe manipule l’environnement, déplaçant des meubles comme des fauteuils en velours sur roulettes et manipulant les accessoires de manière à donner l’impression qu’ils vous racontent l’histoire directement. Cette dynamique s’étend à l’utilisation de la lumière comme objet physique. Dans plusieurs séquences, la troupe danse avec des lampes LED portables, les utilisant pour tracer des motifs lumineux dans l’air et pour éclairer les cérémonies de mariage. Ces lumières apportent un contraste moderne et électrique au texte classique, renforçant l’ambiance de boîte de nuit et le sentiment d’une célébration à haute énergie.
Conclusion
J’ai assisté à une représentation qui était filmée pour être retransmise en direct dans les cinémas. J’espère que cette production atteindra autant d’écrans que possible pour aider le public non francophone à voir à quel point Molière peut être passionnant.
Cette production prouve que lorsque l’intellect est utilisé uniquement pour l’ego, il cesse d’être un outil de progrès pour devenir une forme de tyrannie domestique. En regardant l’absurdité sur scène, j’ai eu une soudaine prise de conscience concernant mes propres habitudes intellectuelles. Bien des adolescents obsédés par Sylvia Plath et désagréables avec leurs parents feraient bien de voir cette pièce, et Dante la rend heureusement si accessible et divertissante qu’ils pourraient bien l’écouter.
