Carme Portaceli met en scène la pièce de 1947 de Jean Genet, Les Bonnes, pour la Comédie Française à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet. La production se distingue par l’interprétation remarquable de la distribution, menée par Edith Proust et Anna Cervinka, dont les prestations soutiennent l’ensemble du drame.
Dans le même temps, la mise en scène introduit d’importants écarts par rapport au texte original. L’installation de l’action dans une salle de bains de spa luxueuse, l’inclusion de fonctions corporelles explicites et l’intégration de morceaux de rap modifient l’atmosphère ainsi que le rythme de la pièce.
La présentation du spectacle dans le théâtre même où Louis Jouvet a créé l’œuvre lie directement cette lecture contemporaine à l’histoire théâtrale française.
Écart par rapport au texte: chambre contre salle de bains de spa
Le texte original de Jean Genet désigne la chambre de Madame comme unique décor. L’auteur décrit un mobilier Louis XV orné, de la dentelle, des rideaux de soie et d’abondantes compositions florales qui remplissent l’espace. Cet environnement instaure une atmosphère de luxe aristocratique suffocant, sur fond de laquelle se déploient la jalousie et le jeu rituel des deux sœurs.
Portaceli substitue au boudoir traditionnel une salle de bains de spa luxueuse et contemporaine, dotée d’un carrelage poli, de grands miroirs, d’installations modernes et de toilettes fonctionnelles. Ce choix préserve une image de grande aisance matérielle, mais il troque la décadence étouffante de la chambre contre un luxe moderne et clinique. Déplacer l’action vers une salle de bains met l’accent visuel sur l’hygiène physique et l’entretien ménager, éliminant ainsi le cadre sensoriel délicat que Genet destinait à contraster avec le ressentiment venimeux des servantes.
Interprétation
Le jeu des actrices constitue la plus grande force du spectacle. Edith Proust et Anna Cervinka livrent des incarnations d’une justesse et d’une précision remarquables, sans une fausse note ni un geste déplacé. Les deux comédiennes témoignent d’une compréhension intime de leurs personnages et habitent leur psychologie avec une aisance naturelle.
Edith Proust interprète Claire avec une exactitude absolue. Elle passe sans rupture de la servante soumise et craintive à l’imitation vengeresse de Madame au cours des scènes rituelles. Sa posture, le ton de sa voix et les expressions de son visage évoluent avec fluidité à mesure que Claire sombre dans la panique et l’obsession, maintenant un portrait crédible et maîtrisé tout au long de la représentation.
Anna Cervinka offre une composition tout aussi incisive dans le rôle de Madame. Elle incarne la condescendance ordinaire du personnage et fait transparaître une vanité désinvolte qui souligne la cruauté cachée derrière sa générosité de façade. Cervinka exécute chaque mouvement avec un naturel parfait, évitant la caricature tout en conférant une entière authenticité à l’indifférence de Madame envers ses domestiques.
Élissa Alloula complète la distribution dans le rôle de Solange, apportant une intensité sombre et posée à la sœur aînée. Sa rigueur contenue répond à la tension nerveuse de Proust. Ensemble, les trois comédiennes dominent les exigences du texte avec autorité et un engagement dramatique constant.
Fonctions corporelles sur scène
L’utilisation des toilettes constitue un parti pris visuel récurrent de la mise en scène. Claire, Solange et Madame s’assoient tour à tour sur la cuvette, simulent l’action d’uriner et s’essuient sur le plateau au fil de la représentation.
Ce geste répété semble conçu pour désacraliser la figure de Madame en montrant que, par-delà les hiérarchies sociales et les privilèges, toutes trois partagent la même condition biologique.
Toutefois, ce procédé visuel n’apporte que peu d’éléments au développement de l’intrigue ou à la complexité des personnages. Genet parvient déjà à déconstruire les rapports de classe par les dialogues, le vol des parures et la tentative d’empoisonnement. Montrer ces besoins intimes de manière si littérale détourne l’attention de l’affrontement psychologique et privilégie l’effet de surprise au détriment de la tension dramatique.
Lien historique avec l’Athénée Théâtre Louis Jouvet
La représentation de cette pièce à l’Athénée comporte une portée historique notable. Les Bonnes a connu sa création mondiale sur ce même plateau en avril 1947, sous la direction de Louis Jouvet. Genet et Jouvet s’étaient d’ailleurs opposés au sujet de cette première série de représentations, l’auteur reprochant au metteur en scène d’avoir atténué la noirceur et la virulence de sa pièce.
Le lieu entretient également une mémoire intime et solennelle avec Jouvet lui-même. En août 1951, le directeur et comédien a succombé à une crise cardiaque dans sa loge au sein du théâtre, un événement commémoré par une plaque fixée dans l’établissement. Donner Les Bonnes dans cette salle quatre-vingts ans après sa création rappelle la manière dont une œuvre initialement controversée sous Jouvet s’est hissée au rang de classique du répertoire français moderne.
Présence de séquences de rap et de passages dansés
Le spectacle intègre des interludes spontanés au cours desquels les personnages exécutent des morceaux de rap accompagnés de chorégraphies. Ces scènes traduisent la rage contenue des servantes dans un langage musical contemporain souvent associé aux contestations sociales et urbaines.
Ces passages soulignent la dimension artificielle et spectaculaire de la représentation, rejoignant le souhait de Genet d’en faire une cérémonie rituelle plutôt qu’un drame bourgeois réaliste. Néanmoins, ces ruptures musicales et dansées interrompent le flot de la parole et fragmentent la montée de la tension tragique qui doit mener la pièce vers son dénouement fatal.
J’apprécie ces interludes, mais je me demande si nous servons réellement le théâtre et les auteurs en empruntant les codes du clip vidéo.
Conclusion
La proposition scénique de Carme Portaceli pour Les Bonnes applique des partis pris contemporains tranchés à la pièce de Jean Genet. Si la salle de bains de spa luxueuse, l’évocation crue des besoins naturels et les pauses rappées rompent nettement avec les indications du texte au risque d’atténuer la progression du suspense, la production conserve sa force grâce à ses interprètes.
Le jeu rigoureux et habité de Proust et Cervinka confère une vérité indéniable au plateau, tandis que la mémoire de l’Athénée donne tout son relief à la pérennité de l’œuvre de Genet.
Postscriptum
Aux spectateurs présents dans la salle qui n’ont pas pris la peine d’éteindre leur téléphone portable et dont les sonneries ont interrompu la représentation à trois ou quatre reprises, il convient de rappeler que le silence reste indispensable au théâtre. Laisser sonner un appareil au milieu d’une scène témoigne d’un manque élémentaire d’égard envers le travail exigeant des comédiennes et gâche l’attention de l’ensemble du public.
